
Et si ce n’était pas
« dans votre tête » ?
Fatigue persistante, douleurs, palpitations, difficultés de concentration, anxiété, déprime…
Face à ces symptômes, les explications peuvent être nombreuses : stress, troubles psychologiques, maladies physiques, changements hormonaux… Parfois, plusieurs facteurs interviennent en même temps.
Le corps et le psychisme s’influencent mutuellement. Une maladie physique peut provoquer des symptômes psychologiques, parfois même psychiatriques. L’inverse existe aussi.
Le problème n’est donc pas d’envisager une origine psychologique, mais de s’y arrêter trop vite.
Quand le corps brouille les pistes
Prenons la thyroïde, par exemple.
Dès 1888, des médecins décrivaient des manifestations psychiatriques chez des personnes atteintes d’hypothyroïdie sévère. Certaines présentaient des hallucinations ou des idées délirantes. Des cas d’internement psychiatrique ont également été rapportés.
En 1949, Richard Asher publiait ses travaux sur la myxedema madness, ou « folie myxœdémateuse » [1].
Aujourd’hui, on sait qu’un dérèglement thyroïdien peut entraîner des symptômes dépressifs, des troubles cognitifs et, plus rarement, des manifestations psychotiques [1].
La périménopause et la ménopause sont d’autres exemples. Les changements hormonaux peuvent s’accompagner de fatigue, de troubles du sommeil, d’anxiété ou de difficultés de concentration. Chez certaines femmes, cette période peut également être associée à une vulnérabilité accrue à des épisodes psychiatriques plus sévères [4, 5].
Il existe aussi des données préoccupantes concernant le suicide. En France, les femmes de 45 à 64 ans présentent des taux de suicide particulièrement élevés parmi les femmes [7]. Plusieurs études ont observé une association entre la transition ménopausique et les idées suicidaires [5, 6], sans qu’on puisse attribuer ces phénomènes aux seules variations hormonales.
Les antidépresseurs peuvent être utiles, voire nécessaires, mais les changements hormonaux méritent également d’être pris en compte dans l’évaluation [4].
Des biais diagnostiques qui peuvent avoir des conséquences
Une étude internationale publiée en octobre 2026, portant sur plus de 6 600 personnes atteintes de maladies auto-immunes, montre que 43 % des femmes interrogées rapportent que leurs symptômes avaient été attribués à une cause psychiatrique, contre 33 % des hommes [2].
Ces chiffres reposent sur les expériences déclarées par les participants et ne sont pas généralisables à l’ensemble des consultations.
Les inégalités concernent aussi la prise en charge de l’infarctus chez les femmes. Certains symptômes cardiaques peuvent être confondus avec de l’anxiété, avec des conséquences potentiellement graves. Bien sûr, cela n’explique pas toutes les différences de prise en charge [3].
Le COVID long illustre une autre difficulté : lorsque des symptômes persistent et que leurs mécanismes restent mal compris, certaines personnes peuvent voir leurs difficultés attribuées trop rapidement à des causes psychologiques [8].
Les troubles du neurodéveloppement, notamment le TDAH et l’autisme, peuvent également être identifiés tardivement, particulièrement chez les femmes. Leurs manifestations sont parfois interprétées uniquement comme de l’anxiété ou une dépression. À l’inverse, une fois un diagnostic posé, d’autres problèmes de santé peuvent lui être attribués sans être suffisamment explorés [9, 11].
Un diagnostic ne raconte pas toute une vie
Une personne a souffert d’un trouble anxieux ou d’une dépression il y a dix ou vingt ans ? Ces antécédents figurent toujours dans son dossier médical.
Lorsqu’elle consulte aujourd’hui pour une fatigue persistante ou des douleurs, il peut être tentant d’y voir une manifestation de ses anciennes difficultés.
Pourtant, sa vie a peut-être complètement changé. Elle se sent bien psychologiquement, aime ce qu’elle fait, mais continue à souffrir physiquement.
Cela n’exclut pas une composante psychologique. Mais pourquoi devrait-elle prendre le dessus sur les autres hypothèses ?
Ce risque existe aussi chez les thérapeutes, lorsque nous interprétons trop rapidement les difficultés à travers le stress, les traumatismes ou les schémas de fonctionnement.
Un patient peut se tromper sur l’origine de ses symptômes. Nous aussi.
Quand la souffrance psychologique devient une conséquence
Imaginez une personne qui souffre depuis des mois, parfois des années. Elle consulte, cherche des réponses, mais ne se sent pas entendue.
Progressivement, elle s’épuise, perd confiance, devient anxieuse, peut-être même déprimée.
Des recherches montrent une association entre le sentiment de voir ses symptômes minimisés et la détresse psychologique, sans pour autant démontrer un lien direct de cause à effet [10].
Lorsqu’on rencontre cette personne, on peut être tenté de considérer son état psychologique comme la cause de ses symptômes physiques.
Mais si cette souffrance était aussi, parfois, une conséquence de la maladie, de l’incertitude et du sentiment de ne pas avoir été entendu ?
Médecins, thérapeutes, accompagnants… Nous avons tous des connaissances, mais aussi nos biais.
Faire confiance à un patient ne signifie pas accepter toutes ses interprétations. Cela signifie prendre au sérieux ce qu’il vit, rester ouvert à d’autres hypothèses et accepter parfois de dire : « Je ne sais pas. »
Après tout, notre rôle n’est pas d’avoir toujours raison, mais d’essayer de comprendre, avec la personne, ce qui lui arrive.
Sources et références
[1] Thyroïde et manifestations psychiatriques Heinrich, T. W. & Grahm, G. (2003). Hypothyroidism Presenting as Psychosis: Myxedema Madness Revisited. Lire l’article.
[2] Maladies auto-immunes et attribution psychiatrique des symptômes Sloan et al. (2026). Sex and disease differences in patients’ diagnostic experiences in autoimmune diseases. eClinicalMedicine. Lire l’étude.
[3] Inégalités dans la prise en charge de l’infarctus Gilard et al. (2025). L’inégalité de prise en charge de l’infarctus du myocarde chez les femmes en France. Académie nationale de médecine. Lire le rapport.
[4] Ménopause et manifestations psychologiques NICE (2024). Menopause: identification and management, NG23.Consulter les recommandations.
[5] Ménopause et risque suicidaire Martin-Key, N. A., Funnell, E. L., Barker, E. J. & Bahn, S. (2024). Examining suicidality in relation to the menopause: A systematic review. PLOS Mental Health. Lire la revue.
PLOS Mental Health
[6] Ménopause et suicidalité Hendriks et al. (2025). Menopause and suicide: A systematic review. Lire la revue.
[7] Données françaises sur le suicide Santé publique France (2025). Conduites suicidaires en France, bilan 2024.Consulter le bulletin.
[8] COVID long et invalidation des symptômes Au et al. (2022). Long covid and medical gaslighting: Dismissal, delayed diagnosis, and deferred treatment. Lire l’étude.
[9] Sous-reconnaissance du TDAH chez les femmes NICE. Attention deficit hyperactivity disorder: diagnosis and management, NG87. Consulter les recommandations.
[10] Invalidation des symptômes et détresse psychologique Woldhuis & Gandy (2024). Illness invalidation and psychological distress in adults with chronic physical health symptoms. Lire l’étude.
[11] Autisme et problèmes de santé physique associés NICE. Autism spectrum disorder in adults: diagnosis and management, CG142. Les recommandations soulignent le risque de sous-reconnaissance des troubles physiques chez les personnes autistes. Consulter les recommandations
